... ELEVEUR de SONGES

 

 

GUEST STAR

 

GUEST STAR N°19 : Hervé MESDON

RVMD

 

Ancien instit' du Pays de Morlaix, Hervé Mesdon a publié son premier recueil de poésie dès 1966.

Il n'a jamais cessé depuis de multiplier textes, collages, huiles & portraits dans DIGOR, DECHARGE, COMME en POESIE ou sous son propre nom.

Il a notamment régenté le N°55 de la revue de Jean-Pierre Lesieur ( Comme en Poésie ) consacrée aux poètes bretons.

Le Tréponème Bleu Pâle vous propose aujourd'hui deux textes de RV :

- l'histoire de la dame de Loo

et Drôle d'histoire, illustrés par l'auteur.

 

LOGORVM

 

L’HISTOIRE DE LA DAME DE LOO ?

 

 Elle s’appelle Chrysis ou Vénus ou la Dame de Loo.

 Elle est vierge sage, belle de nuit, courtisane, lunaire ou endormie.

 Elle vit à Sélinonte, à Pompéi ou à Ephèse.

 Elle peuple les couchants, hante les jardins, se fait messagère de la mélancolie,

 vient de la mer ou éveille la forêt et prend les trains de nuit ou arpente les rues.

 Et toujours elle est nue ou au moins se dénude ou se pare de si peu.

 Toujours le crémeux de ses chairs.

 Toujours l’image multiple de son corps, paraissant, disparaissant :

courbes, galbes, replis, jonctions sensibles, failles profondes,

poitrines lourdes de lait aux pointes aussi innocentes que ses grands yeux fertiles,

 ventre mollement arrondi sur quelque attente douce,

exubérance pubienne aux fils nerveux et fournis masquant la forme et le lieu du désir,

nœuds plus forts des attaches osseuses, les sombres et les clairs.

La main qui hésite, les mains qui offrent les seins qu’elles soutiennent et tendent,

les doigts qui saisissent si peu, la paume qui accueille ou quémande,

le pouce si souvent inutile tant sa main s’est faite langage plutôt qu’outil.

Le jeu complet de son corps en multitude,

point fixe de l’instant vécu remodelé à son image.

Alors se découvre l’éternelle question que lui a toujours posé le corps des dames,

question qu’il ne connaît pas mais qui plantée au centre de sa vie,

tache aveugle, affranchie d’avoir à paraître,

l’a taraudé toujours en son château de bulles.

Question, au fil du temps, ébarbée, limée et polie,

devenue aussi fine que le vent puis limée à nouveau

jusqu’à obtenir ce corps unique menant à sa guise devant nous ses exercices d’absence.

 

Car nous sommes là devant elle, assis dans le grand salon,

pénombre jaune d’un après-midi d’été filtré par les stores à lamelles.

Nous sommes à Saint Iselbad, chez elle, en sa maison

qui n’est d’ici ni d’ailleurs, ni de nulle part

et qu’il a construite pour elle sur terres wallonnes,

aux franges d’écume de la Mer du Nord.

Nous sommes là et nous savons que lui aussi est là

dans une autre maison assoupie à 500 m de celle-ci,

avec ses yeux qui déjà se sont noyés dans le bleu exorbité de leur vieillesse

avec en tête des folies qui pour autant ne se sont pas perdues,

avec ce corps et ce visage de vieil enfant.

Elle est venue vers nous, assis dans un fauteuil un peu dur.

Elle nous a détaillé la perfection de son nombril

nous tournant le dos, elle a souligné d’une étoffe sombre la beauté de ses fesses,

alanguie sur son canapé bleu elle nous a laissé

deviner la fente brûlante au défaut de son ventre,

puis elle a monté des escaliers, les a descendus,

s’est promenée avec en main de désuètes lampes,

a gonflé ses seins, levé le bras, tendu la cuisse

pour que nous puissions de tout son corps jouir à loisir.

Toute chaste bien que nue elle nous a parlé de lui, elle l’a fait simplement.

Elle nous a dit qu’elle venait, se dévêtait,

des heures durant devant lui restait nue, s’ennuyait

et que lui, tout ce temps, d’Athènes, de Rome, Pompéi ou Byzance,

de leurs palais, leurs coutumes, de leurs fêtes et de leurs croyances,

il lui contait les fastes.

Jamais, nous dit-elle encore, il ne l’avait prise, ni même touchée.

Pourtant de son œil perçant et rond de chef de gare naïf,

il avait connu jusqu’aux moindres récifs, criques, mamelons de son corps exposé.

Il avait fait mille voyages sur sa géographie

et avait abordé souvent aux lieux les plus cachés,

de la pointe d’un sein escaladant la cime

ou visitant du ventre les profonds marécages.

Au fil de son regard entre eux l’habitude s’était prise

que quand il le souhaitait elle frémisse d’aise, de tendresse ou d’ennui.

Alors, nous a-t-elle dit : « tantôt le sein se dresse, tantôt la fesse durcit,

la vulve se resserre ou les cuisses se divisent ».

Pour marquer son plaisir, son œil s’allumait un peu plus

et posait son bleu d’eau avec plus d’acuité sur telle ombre du dos,

telle ligne d’épaule, telle courbe du téton

Elle savait que, vibrante, elle l’aidait à vivre.

Comme un morne abandon lui venait dans les muscles,

une sorte de fierté d’avoir part au mystère

de l’œil cherchant en elle la pureté à atteindre.

A n’être qu’un objet, qu’une chose muette,

pas plus qu’un  vase ou qu’une colonne antique,

sous l’œil qui la fouillait, la jaugeait, critiquait,

elle sut à cela, nous dit-elle, prendre vite plaisir.

Quand elle sortait de chez lui, pour le reste du jour,

une parfaite sérénité l’habitait.

 

Elle nous a dit enfin qu’aujourd’hui elle ne peut plus

que se sentir veuve de son regard, abandonnée de ses mains.

Elle nous a dit qu’elle devait s’éclipser et elle s’est éclipsée

et nous sommes restés seuls dans le grand salon,

seuls avec notre rêve qui ne s’effacera plus.

Alors nous nous sommes levés, pleins de notre rêve,

et nous sommes sortis de la maison de la Dame de Loo 

et nous sommes allés sous le chaud soleil d’été

 jusqu’à la maison de Paul Delvaux à 500 m de là.

RV
                                         

                                         Paul Delvaux est mort en 94 à 97 ans.

                                         J’écrivis cette histoire en 93                 peu de temps après avoir visité son musée à Saint Iselbad.

 

 

 

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DRÔLE D’HISTOIRE

 

Etre qui on est, vous le savez,

en être parfaitement persuadé, y croire dur comme fer,

voilà sans doute une des toutes premières conditions

pour rester calé à peu près proprement dans les bottes de sa vie.

Alors imaginez qu'un jour on vienne vous dire que vous êtes un autre

ou plus insidieusement encore

qu'on vous donne des raisons de croire que vous pourriez être un autre...

Eh bien  figurez-vous que ce fut mon triste lot.

Comme vous, comme beaucoup d'autres,

j'étais dans la peau qui était la mienne,

avec le coeur qui était le mien,

les bonnes et mauvaises habitudes que j'avais prises,

les bonnes et mauvaises raisons que je m'étais données,

installé en moi-même le moins inconfortablement possible

quand un soir au moment de me coucher

je sentis très distinctement

qu'une maille venait de se défaire dans le tricot de ma vie.

Ma femme de l'époque avait l'oeil

et cet oeil qu'elle avait étant constamment par en dessous rivé sur moi,

elle s'aperçut aussitôt de ce qui arrivait.

Du ton courroucé qui faisait partie

de ses mauvaises habitudes,

elle s'empressa de me faire savoir qu'il ne fallait pas compter sur elle

pour se mettre en couture à des heures pareilles.

"Une maille, rien qu'une maille" lui dis-je, "ce n'est rien de grave,

il sera bien temps demain pour un peu de raccommodage"

Erreur funeste!

Au réveil il n’y avait plus à ma place

qu’un énorme peloton tout emmêlé n’ayant plus figure humaine.

Ma femme était déjà levée.

Je l’entendais qui fourgonnait dans sa cuisine.

Elle préférait faire celle qui n’avait rien vu.

Très vite je compris que l’urgence était de tout faire

pour retrouver un fil conducteur dans cet embrouillamini.

Fébrilement toute une semaine

j’ai ravaudé, recousu, rapetassé, retricoté le pauvre tricot de ma vie.

Pendant ce temps, toute une semaine

ma femme a fourgonné dans sa cuisine.

Et au bout de ce travail harassant,

Ma vie était redevenue un peu quelque chose.

Rien à voir avec ce qu’elle était avant.

J’en étais bien conscient.

Mais c’était quand même une vie.

La seule que j’avais sous la main.

Il a bien fallu que je m’en contente.

J’étais quelqu’un d’autre !

MAIS QUI ?

 

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