... AVATAR

 

 

 

Trepo

 

 

Le modèle

extrait de « Mer du Nord »

Par Lucien Suel

 

Le loup de mer à la barbe naissante pose, pieds sur terre, pour la photo. Le vent ne dérange pas sa coiffure gelée. Il n’est ni yachtman ni alpiniste ni footballeur ni nageur ni surfeur ni tennisman ni superman. Mais quand il regarde l’objectif, les plages et les horizons maritimes de son enfance se superposent dans l’iris de ses yeux.

Verts et bleus, aplats d’éternité liquide : blancs et blancs, moutons d’écume et merveilleux nuages voyageurs.

La bande sonore du film mixe deux versions de la chanson « The Model », l’originale de Kraftwerk et l’adaptation survitaminée de Snakefinger. Bien sûr, on entend aussi les braillements des goélands tapageurs mêlés aux sirènes et diesels des remorqueurs.

À marée basse, vers les rouleaux lointains, torse nu, short beige, un garçon court sur le sable compact, parfois crevassé de ripple-marks. La plante de ses pieds claque sur le sol humide et dur. Le vent caresse ses épaules. Sans ralentir, il cisaille les flaques miroitantes en soulevant des gerbes d’étincelles liquides ; le soleil et un sourire angélique éclairent son visage. Il accélère encore à l’approche de la mer. Il y pénètre en levant haut les genoux. Cœur palpitant, le garçon tombe sur le ventre, il étend les bras, son visage embrasse l’eau.

Il se retourne sur le dos. La mer le porte. Il s’apaise. Bruit de moteur. Un hélicoptère de surveillance survole la côte.

L’équipe de tournage range son matériel. On enlève le pare-soleil. On replie la perche de micro et on démonte les objectifs. On reverra le jeune loup de mer dans les salles d’attente sur les pages des magazines. On associera son image à des logos, à des noms de marques ou d’hôtels, à du matériel sportif ou à des paysages.

 

 

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Illustration: Alain KUGEL