... PRESSE - ETOUPE

 

 

 

Batsal Couv 001

Couverture: Stéphane BATSAL

 

 

Aspirateur et coup de couteau

 

Je préfère les balais. J’ai toujours préféré les balais. Mais chez Madame, c’est aspirateur et lingette microfibre. Pas d’éponges, ce sont des nids à bactéries, elle dit. Moi, je réponds oui, sans bruit, avec juste ma tête qui hoche comme les chiens en plastique sur la plage arrière des voitures, quand j’étais môme.

Chez madame, je chevauche un aspirateur vorace et beuglard. Je peine parfois à le faire m’obéir. On dirait qu’il flaire mon amour des balais. Ses roues coincent, le câble électrique fait des nœuds. J’essaie de rester patiente. Je pense aux éponges. Elles sont moins susceptibles. Parfois, je me dis que je suis une éponge. J’absorbe, j’absorbe tellement de choses. On m’essore rarement. Je n’aspire pas à grand-chose. J’expire à petit feu. Je fais le ménage chez Madame. Et ce n’est pas que je ne pourrais rien faire d’autre. Mais l’autre est soumis au rude marché de l’offre et la demande. Plus de demandes que d’offres et j’ai horreur de me battre. Alors je fais le ménage. J’ai peu de concurrence dans le domaine. Et c’est assez pour subvenir à mes petites exigences vitales.

Je suis passée au Monoprix en rentrant. Monoprix, c’est cher. C’est ce que j’ai toujours pensé sans jamais y être entrée. J’ai acheté une banane. De taille relativement imposante. Trente centimes, c’est ce qu’a dit l’étiquette crachée par la balance. J’ai sorti une pièce de cinquante centimes. La caissière avait les cheveux gras et les yeux tristes. Elle ne disait pas un mot, ne croisait le regard de personne. Un peu comme si elle n’était pas vraiment là. Quand c’est arrivé à mon tour, elle a levé la tête pour rejeter ses cheveux sales en arrière. Sur le devant de son cou, à hauteur du col, j’ai vu une longue cicatrice irrégulière. Une trainée violacée qui traçait toute la largeur de sa gorge. Ça ressemblait à un chemin creusé à la lame de couteau. J’ai eu mal, un peu comme si sa peau devenait la mienne. Ses yeux ne regardaient toujours personne. Un instant, je me suis demandé si elle était morte sans le savoir. Sans qu’on le sache non plus. C’était chouette cette idée de caissière fantôme. Avec un peu de musique, je me serais cru dans un décor de film. Mais il ne s’est rien passé d’assez bon pour nourrir le scénario. J’ai tendu cinquante centimes, elle m’en a rendu vingt. Cette caissière devait être parfaitement vivante, finalement. Et moi aussi, sans doute.

( Marlène TISSOT )

Batsal Couv 001