... Préface 

 

17058862_p

La WebKam explore le Temps: 1973

 

 

Amour Anarchie


Préface

La poésie contemporaine ne chante plus... Elle
rampe
Elle a cependant le privilège de la distinction...
Elle
ne fréquente pas les mots mal famés... elle les ignore
On ne
prend les mots qu'avec des gants: à "menstruel" on
préfère "périodique", et l'on va répétant qu'il est
des termes médicaux qui ne doivent pas sortir des laboratoires ou
du Codex.


Le snobisme scolaire qui consiste, en poésie, à
n'employer que certains mots déterminés, à la priver de certains
autres, qu'ils soient techniques, médicaux, populaires ou
argotiques, me fait penser au prestige du rince-doigts et du
baisemain.


Ce n'est pas le rince-doigts qui fait les mains
propres ni le baisemain qui fait la tendresse.
Ce n'est pas le
mot qui fait la poésie, c'est la poésie qui illustre le mot.


Les écrivains qui ont recours à leurs doigts pour
savoir s'ils ont leur compte de pieds, ne sont pas des poètes, ce
sont des dactylographes.


Le poète d'aujourd'hui doit appartenir à une
caste, à un parti ou au Tout-Paris.
Le poète qui ne se soumet
pas est un homme mutilé.


La poésie est une clameur. Elle doit être
entendue comme la musique.
Toute poésie destinée à n'être
que lue et enfermée dans sa typographie n'est pas finie. Elle ne
prend son sexe qu'avec la corde vocale tout comme le violon prend
le sien avec l'archet qui le touche.


L'embrigadement est un signe des temps.
De notre
temps les hommes qui pensent en rond ont les idées courbes.
Les
sociétés littéraires sont encore la Société.
La pensée
mise en commun est une pensée commune.


Mozart est mort seul,
Accompagné à la fosse
commune par un chien et des fantômes.
Renoir avait les doigts
crochus de rhumatismes.
Ravel avait une tumeur qui lui suça
d'un coup toute sa musique.
Beethoven était sourd.
Il fallut
quêter pour enterrer Béla Bartok.
Rutebeuf avait faim.
Villon
volait pour manger.
Tout le monde s'en fout...


L'Art n'est pas un bureau d'anthropométrie !


La Lumière ne se fait que sur les tombes...


Nous vivons une époque épique et nous n'avons
plus rien d'épique
La musique se vend comme le savon à
barbe.
Pour que le désespoir même se vende il ne reste qu'à
en trouver la formule.
Tout est prêt:
Les capitaux
La
publicité
La clientèle
Qui donc inventera le désespoir ?


Avec nos avions qui dament le pion au soleil,
Avec
nos magnétophones qui se souviennent de "ces voix qui se sont
tues",
Avec nos âmes en rade au milieu des rues,
Nous
sommes au bord du vide,
Ficelés dans nos paquets de viande,
A
regarder passer les révolutions


N'oubliez jamais que ce qu'il y a d'encombrant dans
la Morale,
C'est que c'est toujours la Morale des autres.


Les plus beaux chants sont les chants de
revendications
Le vers doit faire l'amour dans la tête des
populations.


A L'ÉCOLE DE LA POÉSIE ET DE LA MUSIQUE ON
N'APPREND PAS
ON SE BAT !



(Léo Ferré, Il n'y a
plus rien
, 1973)



ferré rien