... le Goût du Pire 

 

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TROGIR…1975… Le Goût du pire.

 

Momifié, entièrement recouvert de bandelettes blanches… Mes membres me brûlent. On m’a badigeonné bras et jambes avec cette étrange pommade-figue juteuse, épaisse et gluante. The son of Frankenstein, remake local en serbo- croate…Par deux fois on m’injecte dans le bras gauche le sérum anti-tétanos. Relents pharmaceutiques et graillons, les infirmiers bouffent en regardant un match de foot entre le Locomotiv et le Dynamo. J’ai envie de gerber et de dormir dans un vrai lit…

 

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Depuis trois jours les 600 kilomètres de virages de la côte yougoslave. Succession de paysages ensoleillés où l’industrie touristique déploie ses filets. On venait de grappiller quelques raisins dans les caniveaux industriels de Split. On était fauché. Depuis la Grèce, on ne faisait plus qu’un repas par jour. On gardait le fric pour l’essence et les autoroutes italiennes ; on dormait en rase campagne souvent sans même monter la tente.  

 

Claude hurle. Il a les jambes lacérées par les graviers. Un marécage de pue, de sang recouvre ses bras, son dos, ses jambes. On se la jouait Easy Rider, en short, torse nu, le bandeau dans les cheveux ,les Ray ban et ce putain d’arc accroché à la carlingue de la moto. Intuition , on venait juste de remettre les casques. Quant à moi j’avais enfilé mon gilet afghan, sacré coup de bol ! 

 

Des mouches vertes se sont posées sur des taches de café tombées sur le carrelage du dispensaire de Trogir. Vertes ou bleues ou jaunes, merde, ma vue se trouble…

 

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La moto gît au milieu de son fuel dans un champ de tomates… ébullition… fièvre d’acier…ligne de feu… Cinquante mètres devant nous, le camion déverse sur la chaussée un liquide scintillant. Miroir-patinoire qui étincelle sous le soleil… un écart sur le coté. Le macadam devient verglas, la moto dérape et  dédicace 50 mètres de chair écorchée au couperet du bitume. Accroché au bolide , Claude, le chauffeur, ne peut se dégager. La pression, le poids de l’engin accentuent le contact avec la route. La douleur est immense, il hurle et sa peau frotte, se déchire et part en lambeaux. J’ai plus de chance je suis éjecté, je rebondis sur la chaussée et termine en contrebas. Dix millions d’étoiles forniquent dans ma tête, je m’écroule au milieu d’un tapis de ronces. Claude et la BMW 600 atterrissent à leur tour, cliquetis mécanique, plaies –brûlures. Bondir ! la rage de vivre ! mes jambes résistent, je suis debout, pantin recomposé pour l’éternité de ma solitude ; des mots aux résonnances slaves s’échappent de leur coquille pour me percuter et m’assourdir. Les voitures stoppent. Les gens accourent affolés. La milice. Le sang. On me congratule. Claude disparaît portés par quatre mecs dans une camionnette bâchée.

 

Plaine pelée… Pommade jaunâtre… Mosaïque d’écorchures, grandes, rondes, ovales, sang, gravillons, les morsures de la Route… Me voici Pharaon, un peu ankylosé mais ils ont tout recollé sans me laisser le temps de faire une photo. Le grand cirque des os brisés est terminé, je n’aurai pas mon portrait à la une de l’Accidenté Libéré. Les infirmiers ont fini de grailler, ils savourent une tasse de café en feuilletant des revues pornographiques. La Mort aux dents vertes n’a pas de prise sur les Routards célestes, elle ne croque que des vacanciers sans problème. Demain le chassis de la moto décorera la cote yougoslave, entièrement dépouillé, juste une carcasse pillée à l’extrême. Compression-compassion à la César.      

 

Claude va rester 8 jours à l’hôpital en attendant le rapatriement sanitaire par Europ Assistance. Il passe ses journées à jouer aux échecs avec le correspondant local. Moi, je déambule dans les ruelles touristiques et je fais la manche auprès des étrangers. Je n’ai plus rien. Mon short en jean, mon gilet, mon bandeau, mes tennis au pied, ma pochette à la ceinture avec mon passeport et un billet de 50 francs pour rentrer à Paris. Nos sacs à dos, la tente, les duvets, tout a été volé sur le lieu de l’accident. Je n’ai pas de mal à me faire payer à bouffer avec mon look de momie, mes pansements, l’odeur de la pommade et mon baratin de colporteur. On me refile même des fringues, tout baigne… Ce matin, j’ai négocié mon rapatriement en avion alors que je n’étais même pas assuré. Nôtre correspondant croate est un supporter de Split alors on s’est fait un Saint Etienne-Split au baby-foot et coup de veine, j’ai gagné !!!

 

Les mouches se posent sur mes blessures… je titube dans les corridors de l’aéroport mon passeport à la main. Les doigts crevassés de souvenirs. Escale à Milan. Fin prêt pour d’autres pérégrinations.

 

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Illustration: Thierry TILLIER



A mon prochain petit déjeuner, je dégusterai 250 grammes d’aurore au cimetière marin de la nécropole en insultant les sentinelles.

  

Léon COBRA / 1975 /