... la nuit du vendredi 24 Mai

au samedi 25 Mai 1968 !!!

BARRICADES ACTE III

Les_guerriers_de_la_nuit

Les Janissaires de l'Odéon

Comme des dératés… COURIR… ça explosait dans tous les recoins… flammes, déflagrations, molotovs, boulons, grenades, détonations, bris de vitres, fumées… le feu d’artifice du 14 Juillet à chaque carrefour.

-          ils nous canardent, c’est la guerre civile ! gueule Carlish quatre bons mètres derrière moi. Il souffle comme un phoque, le gros.

Se caleter, brûler le pavé, prendre ses jambes à son cou… ces putains d’expressions imagées prenaient tout leur sens. On a pas le diable aux trousses mais une horde de CRS qui nous tire comme des lapins. Même pas le temps de les insulter faut détaler.

-          Magne ton cul ! ça c’est la voix suave de Pierre W qui encourage Carlish. Cet enfoiré avec ses dispenses de gym, même pas foutu de tenir six cents mètres.

On avait décidé de se rendre ensemble à l’appel de l’UNEF, Gare de Lyon, trois heures plus tôt. C’était pas une foule, c’était une marée humaine alors direction La Bastille. Certains écoutaient le discours du Grand Charles sur un transistor, d’autres ricanaient, le singeaient, d’autres grimpaient à la statue. Des bandes de jeunes, travailleurs, chômeurs, loubards surgissaient de nulle part et rejoignaient les gauchistes équipés de casques, de gants et de foulards décidés à en découdre. Certains étaient armés de pioches, de gourdins, d’autres de haches. Ils coupaient les arbres, édifiaient les premières barricades, ça allait chauffer !

-          à l’Hôtel de Ville !

Une clameur… Insensée, intemporelle, fatale, irrémédiable !!!

Prendre l’Hôtel de Ville comme sous la Commune de Paris.

La Police

avait lu le scénario, bloqué les accès et tout de suite chargé. Grenades, grenades, incendies de poubelles, bagnoles renversées, c’était parti au quart de tour. Emeutes Rue de Lyon, émeutes Rue de Rivoli, tout le centre de Paris était en feu, un aigre goût d’insurrection.

On est une soixantaine dans cette rue. On voit plus rien. La nuit. Les fumées. Les gaz. Blessures ; douleurs. Brûlures. On arrive plus à respirer malgré nos foulards imbibés de citrons et nos lunettes de ski. PERCLUS.

-          Faut rejoindre le Quartier Latin dit un mec.

-          Les ponts sont bloqués glisse une fille.

-          Les vlà y z’arrivent !

A cinquante mètres les CRS, ils tirent à l’horizontale. On s’arrache. Carlish avec ses 80 kilos n’en peut plus il suffoque.

-          Par où ?

-          J’en sais rien, j’connais pas ce quartier !

-          Par où ???

-          Au hasard, à droite !

On s’engouffre dans la ruelle. Nous ne sommes plus qu’une douzaine de fuyards harcelés… la débâcle !

-          Où est le cortège principal ?

-          Ils ont brûlé

la Bourse

, le temple du Capital est en flammes, c’est

la Révolution

!
clame un démon barbu, envoûté, ivre, agitant son drapeau rouge au milieu du cataclysme. On le suit comme des moutons. On débouche dans une autre rue et merde à cinq mètres de nous un groupe de CRS. Tout aussi surpris que nous, ils réagissent mécaniquement, balancent les grenades et nous chargent. Demi tour dans un nuage de lacrymogènes. Ils se concentrent sur le dément hirsute qu’ils tabassent, ça nous sauve. C’est une course aveugle, chacun pour soi à se rompre le palpitant. Je m’extirpe du petit groupe et je fonce, fonce, cinquante, cent, deux cents mètres. Je m’arrête enfin à bout de souffle. Je suis seul. J’ai lâché les CRS, j’ai perdu Pierre et Carlish. Partout c’est la débandade,

la Bérézina. Des

centaines de personnes isolées, perdues, se replient pour échapper au massacre.

-          -  Par là !   fait un mec plus âgé qui semble connaître le coin. La voie est libre.

J’avance, je retraverse

la Seine. Je

me rapproche d’un groupe. Mecs et filles désemparés, désenchantés, avachis sur le trottoir. Je m’écroule avec eux. Dialogues diffus. Les sirènes d’ambulance et les klaxons des pompiers résonnent. Fond assourdissant.

-          C’est le chaos total.

-          C’est plus possible. Vas y avoir des morts.

-          Ils veulent nous tuer.

-          C’est la guérilla urbaine.

-          Tu fais quoi ?

-          Je rentre, j’en ai marre.

-          Je rentre , j’ai la trouille.

-          J’peux pas rentrer, j’habite trop loin, j’suis crevé.

-          C’est trop. C’est l’apocalypse !

-          Tu crois ?

-          J’sais pas…

-          Dur, dur…

HELP

SECOURS URGENCE CROIX ROUGE SOS

Silence. Inquiétude. Lassitude.

Des milliers de jeunes gens traumatisés par la brutalité policière qui rentrent chez eux, qui errent dans la nuit électrique en rasant les murs.

Par miracle, j’ai retrouvé la Rue Buffon, je longe le Jardin des Plantes, solitaire.

Un tel calme après le tumulte.

Je sors d’un cauchemar. Là bas sur l’autre rive du fleuve, c’était la boucherie. Mes oreilles bourdonnent encore. Je ne tremble pas. Je n’ai pas soif. Mes sens sont aiguisés comme jamais… cet instinct animal de survie.

Sur une bouche d’égout le clochard est allongé ; Il dort là, été comme hiver, ses pieds dépassent sur la chaussée. Il est ivre-mort entouré de litrons vides. Je change de trottoir. PARANO. Il n’y a pas le moindre flic dans le coin mais je suis choqué. Je vais grimper mes six étages et m’enfermer à double tour pour écouter jusqu’au petit matin les radios périphériques conter d’homériques combats entre les guerriers de la nuit et les compagnies républicaines de sécurité.

Mourir pour des idées mais de mort lente… La chanson de Brassens comme l’antidote ultime.

Cobra

Nuits fauves à Saint Michel

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