10 avril 2008
Le Goût du Pire...

TROGIR… Le Goût du pire.
Momifié, entièrement recouvert de bandelettes blanches… Mes
membres me brûlent. On m’a badigeonné bras et jambes avec cette étrange
pommade-figue juteuse, épaisse et gluante. The son of Frankenstein, remake
local en serbo- croate…Par deux fois on m’injecte dans le bras gauche le sérum
anti-tétanos. Relents pharmaceutiques et graillons, les infirmiers bouffent en
regardant un match de foot entre le
Locomotiv et le Dynamo. J’ai
envie de gerber et de dormir dans un vrai lit…
Depuis trois jours les 600
kilomètres
de virages de la côte grec puis yougoslave. Succession de
paysages ensoleillés où l’industrie touristique déploie ses filets. On venait
de grappiller quelques raisins dans les caniveaux industriels de Split. On
était fauché. Depuis la Grèce
, on ne faisait plus qu’un repas par
jour. On gardait le fric pour l’essence et les autoroutes italiennes ; on
dormait en rase campagne souvent sans même monter la tente.

Peter Fonda dans Easy Rider
Claude hurle. Il a les jambes lacérées par les graviers. Un
marécage de pue, de sang recouvre ses bras, son dos, ses jambes. On se la
jouait Easy Rider, en short, torse nu, le bandeau dans les cheveux ,les Ray ban
et ce putain d’arc accroché à la carlingue de la moto. Intuition , on venait
juste de remettre les casques. Quant à moi j’avais enfilé mon gilet afghan,
sacré coup de bol !
Des mouches vertes se sont posées sur des taches de café
tombées sur le carrelage du dispensaire de Trogir. Vertes ou bleues ou jaunes,
merde, ma vue se trouble…
La moto gît au milieu de son fuel dans un champ de tomates… ébullition… fièvre d’acier…ligne de feu…
Cinquante mètres devant nous, le camion déverse sur la chaussée un liquide
scintillant. Miroir-patinoire qui étincelle sous le soleil… un écart sur le
coté. Le macadam devient verglas, la moto dérape et dédicace 50
mètres
de chair écorchée au couperet du bitume. Accroché au bolide , Claude,
le chauffeur, ne peut se dégager. La pression, le poids de l’engin accentuent
le contact avec la route. La douleur est immense, il hurle et sa peau frotte,
se déchire et part en lambeaux. J’ai plus de chance, je suis éjecté, je rebondis
sur la chaussée et termine en contrebas. Dix millions d’étoiles forniquent dans
ma tête, je m’écroule au milieu d’un tapis de ronces. Claude et la BMW
600 atterrissent à leur tour,
cliquetis mécanique, plaies –brûlures. Bondir ! la rage de vivre !
mes jambes résistent, je suis debout, pantin recomposé pour l’éternité de ma
solitude ; des mots aux résonnances slaves s’échappent de leur coquille
pour me percuter et m’assourdir. Les voitures stoppent. Les gens accourent
affolés. La milice. Le sang. On me congratule. Claude disparaît portés par
quatre mecs dans une camionnette bâchée.
Plaine pelée… Pommade jaunâtre… Mosaïque d’écorchures,
grandes, rondes, ovales, sang, gravillons, les morsures de la Route
… Me voici Pharaon, un peu ankylosé
mais ils ont tout recollé sans me laisser le temps de faire une photo. Le grand
cirque des os brisés est terminé, je n’aurai pas mon portrait à la une de
l’Accidenté Libéré. Les infirmiers ont fini de grailler, ils savourent une
tasse de café en feuilletant des revues pornographiques. La Mort
aux dents vertes n’a pas de prise sur les Routards célestes, elle ne croque que des
vacanciers sans problème. Demain le châssis de la moto décorera la cote
yougoslave, entièrement dépouillé, juste une carcasse pillée à l’extrême.
Compression-compassion.

Claude va rester 8 jours à l’hôpital en attendant le
rapatriement sanitaire par Europ Assistance. Il passe ses journées à jouer aux
échecs avec le correspondant local. Moi, je déambule dans les ruelles
touristiques et je fais la manche auprès des étrangers. Je n’ai plus rien. Mon
short en jean, mon gilet, mon bandeau, mes tennis au pied, ma pochette à la
ceinture avec mon passeport et un billet de 50 francs pour rentrer à Paris. Nos
sacs à dos, la tente, les duvets, tout a été volé sur le lieu de l’accident. Je
n’ai pas de mal à me faire payer à bouffer avec mon look de momie, mes
pansements, l’odeur de la pommade et mon baratin de colporteur. On me refile
même des fringues, tout baigne… Ce matin, j’ai négocié mon rapatriement en
avion alors que je n’étais même pas assuré. Nôtre correspondant croate est un
supporter de Split alors on s’est fait un Saint Etienne-Split au baby-foot et
coup de veine, j’ai gagné !!!

Je titube dans les corridors de l’aéroport mon passeport à
la main. Les doigts crevassés de souvenirs. Escale à Milan. Fin prêt pour
d’autres pérégrinations.
A mon prochain petit déjeuner, je dégusterai 250 grammes
d’aurore au cimetière marin de la nécropole en insultant
les sentinelles.
COBRA… 1975