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Un road-moovie dans la gadoue



 

Grâce au gadget de Pif qui faisait son apparition dans les kiosques, la boussole hippie à fleurs fluorescentes, le freak de base, férue de géographie, n’avait aucune difficulté à trouver la route sacrée du Festival. Pour les autres, c’était un long cheminement dans l’enfer du Nord… Les verts pâturages d’Amougies marquaient le sommet d’un polygone reliant Tournai, la wallonne, dans la province du Hainaut, première capitale de Clovis et du royaume franc, à Courtrai, Kortrîjk, la celtique, ville de Flandre occidentale. Un parfait no man’s land à quelques encablures de Lille-Roubaix-Tourcoing !

Le tube ralentit soudainement. Le déluge avait cessé. Des insectes s’écrasaient sur la vitre avant, kamikazes insondables.

- On arrive ! En cœur les trois passagers de la banquette avant nous sortaient de notre torpeur. On se redressait pour regarder par l’unique point de vue.

Des voitures abandonnées stationnaient en rase campagne, des silhouettes frigorifiées progressaient par grappes dans la gadoue et là tout au fond une soucoupe volante posée sur la prairie !!! Quelques lampions plus tard nous étions face au chapiteau, maintenant nous entendions distinctement la musique, c’était Pink Floyd dans Astronomy Dominé, le titre culte de Syd Barrett, leader du groupe sur le premier album the pipper at the gates of dawn. David Gilmour avait remplacé Syd à la guitare et au chant. Barrett était parti pour un voyage jusqu’au bout de la nuit, la sienne. Il laisserait ensuite quelques romances désacordés, quelques toiles abstraites , apples and oranges. Patrick avançait en première, on tournait autour du chapiteau, surfant sur l’herbe grasse. Le Floyd jouait maintenant Careful with that axe Eugene . On a compris le message, on a fini par s’arrêter. On est sorti du véhicule pour se dégourdir les jambes. J’avais un gros pull irlandais en laine et mon manteau brodé acheté cet été au grand bazar à Istamboul. Marc avait également un manteau afghan , les autres ont jeté des couvertures sur leurs épaules comme des ponchos péruviens. La brume et l’humidité nous paralysaient. Le Floyd enchaînait avec Interstellar overdrive.

- Qu’est-ce qu’on fout ? questionna Solo qui frissonnait.

- Faut trouver Pierre Lattès ! répliqua Marc.

- C’est le meilleur plan. fit Patrick ;

- d’accord mais le matos, on va pas le laisser ? rajouta François.

- Allez-y tous les quatre avec Marie. Moi je reste là, je m’enferme dans le camion et je vous attends, ça marche ?

- ok Caddy. On compte sur toi, à tout à l’heure.

J’ai bouclé la porte arrière à double tour. J’ai allumé une bougie et un bâtonnet d’encens. J’ai mis de l’eau à bouillir sur le réchaud Camping-gaz bleuet et je me suis fait du thé vert. C’était trop cool. Nick Mason survolait ses tomes, Roger Waters envoyait la basse, Richard Wright imprégnait un tempo répétitif lointain. Vautré sur les duvets, je fermais voluptueusement les yeux et voguais au gré des notes de set the controls for the heart of the sun, mon morceau préféré. Je planais, remontais le temps pour me retrouver sous le pont de Galata à croquer du poisson frit…Juillet 1969, devant la poste principale d’Istanbul avec Martial, on échangeait nos dollars contre des livres turques au marché noir. Faire gaffe de ne pas se faire refiler des billets de loterie glissés entre deux liasses de petites coupures… Prendre le ferry-boat pour Kadiköy et rejoindre l’autre rive du Bosphore… Revenir à la nuit tombante dans le vieux quartier de Cagaloglu, mal éclairé… au fond d’une impasse, cet ancien couvent byzantin, transformé en auberge de jeunesse… C’est là qu’on avait notre antre, dans une ancienne cellule de moine, une chambre mixte avec nos deux nanas… Dehors des beatnicks lavaient leur linge à une petite fontaine. Des filles écrivaient de longues lettres à leur mec bouclé dans la prison d’Istanboul pour usage de H. Combien de temps attendraient-elles ? Des applaudissements puis un rappel interminable. Le Floyd revenait et attaquait a saucerful of secrets…. Je transmigrais vers la Mosquée Bleue… Joëy, ma compagne, avait trouvé une petite annonce à la cafétéria de Censier ; deux étudiants turcs de troisième cycle qui rentraient au pays pour les vacances et qui cherchaient des passagers pour partager les frais en covoiturage. On était parti à cinq, avec Kirstin, une suédoise qui allait en Afghanistan. On a traversé l’Allemagne, la Hongrie socialiste, la Roumanie de Ceaucescu, la Bulgarie stalinienne pour atteindre enfin la Corne d’Or… on remontait vers Sultan Ahmet et Pudding Shop, le QG des routards… Les grenades lacrymogènes éclataient, les flics chargeaient les étudiants, ici comme à Gay Lussac… on avait franchi la Porte de l’Orient mais on était pas dépaysé ! Il y eut encore des sifflets, un tonnerre d’applaudissements puis plus rien. Le silence m’a curieusement tiré ce cet état comateux. C’était pesant, je ne voyageais plus , j’étais de retour ici bas. Engourdi, je fixais l’horizon par la lucarne arrière. Dans la brumasse des spectateurs épuisés regagnaient leurs autos. De longues minutes de solitude puis des coups de poings ont résonné sur la tôle et le visage de Marc est apparu en gros plan collé contre la glace . La fumée de sa clope dessinait un halo fantasmagorique. J’ai ouvert la lourde.

- Alors ?

- Pour demain c’est arrangé. Ce soir faut pioncer sous le chapiteau ou dans le camion !

- t’as entendu Zappa ? me balance Solo.

- putain, j’suis pas sourd, c’était le Pink Floyd.

- ouais mais avec MisterFrank, lui même.

- Un bœuf d’enfer. Paraît que tous les soirs, il va faire la Jam avec des groupes différents.

 

 

PinkZap

Trouble je(u), double dose, clo(w)nage et freak out… Amougies, ce samedi soir, le festival voit double !

 

 
Sunday 26/10/1969… Un dimanche en famille.

 

On regardait l’abreuvoir et le petit robinet qui ravitaillait l’auge. Le paysan nous regardait. Ses vaches aussi nous fixaient. Les brumes matinales et le brouillard givrant se dissipaient. Regards inextricables. Les animaux fumaient par les naseaux. Blanche de chez Beefheart. Nimbes.

- Bonjour, on peut prendre de l’eau ?

- Allez-y les gars, elle est bien fraîche.

- Ouais, pas besoin de glaçons. Fis-je.

Le croquant éclata d’un rire gras.

- C’est pour le thé. Je remplissais trois bouteilles. Et pour se laver les dents !

Le bougre s’étranglait de plaisir. Marc lui tendit une Gauloise.

- merci, j’me les roule. Vous venez pour le Pop, hein ? Vous êtes d’où ?

- de France, Paris !

- Vous venez pour la kermesse ? Vous êtes des Zippies ?

- C’est une invention des mass-médias ; on est musicien, des saltimbanques, on va jouer au festival.

Il détaillait nos manteaux. Le gaillard devait s’y connaître en peaux de chèvres et de moutons mais c’était autre chose qui l’intriguait.

- C’est qui le chef ?

- On a pas de chef !

- ce qui m’étonne, c’est toutes ces broderies, ces foulards bariolés, ces grands colliers comme des galons, des fourragères dans une armée.

- C’est juste comme une tribu d’indiens qui met ses plus beaux habits pour une cérémonie rituelle; on est l’armée de la paix. On n’est pas les hussards de Napoléon en route pour la bataille de Waterloo. La route d’Amougies ?

- Là , tout droit, vous y serez bientôt.

- Merci, au revoir…

 

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Le tube roulait au pas sur la départementale détrempée , au loin on apercevait quelques tentes. Un timide rayon de soleil perçait des nuages gris, hostiles. On allait bientôt rejoindre un grand axe. Un mec et une nana avançaient le long des fossés. Le type portait une house de guitare et un duvet ; la fille un baluchon indien incrusté de miroirs et de perles, elle tendait le pouce.

- On les prend ?

- putain, on est trop chargé, on plafonne à soixante à l’heure !

- allez, jusqu’au bled, on va pas les laisser dans la mouscaille. Patrick avait tranché du haut de son cockpit.

Ils ont grimpé par la porte arrière et se sont tassés parmi nous. Ils parlaient vraiment trop mal français, on a conversé dans la langue de Shakespeare. Ils venaient de se produire la veille et étaient restés pour écouter le Floyd ; Ils avaient dormi sous le chapiteau. On était stupéfié, c’était Keith Relf et sa sœur Jane du groupe Renaissance. Après l’éclatement des Yardbirds, groupe référence du Swinging London, Keith, le guitariste, et Jim Mac Carthy, le batteur, avaient fondé Renaissance avec le bassiste Louis Cennamo, le pianiste John Hawken et sa frangine. Une alchimie originale fusionnant piano classique, voix féminine cristalline et folk-rock planant. Marc racontait notre rencontre avec Jeff Beck dans le quartier de Chelsea et les folles nuits du Marquee Club en 1966. Marie décortiquait la scène dans Blow up avec la guitare totem. Les anglais soulignaient les bonnes vibrations du public hier soir.

On les a laissé au centre ville pour gagner l’hôtel où séjournait Pierre Lattès. Ame Son disposait d’un défraiement d’une journée, chambre et nourriture, c’était pas la suite royale du Hilton mais en ces temps de boue et de froidure, une aubaine avant leur show.

 

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Restaurés, lavés, reposés, fringués comme des milords, on a retrouvé le chapiteau en pleine effervescence. Les Belges étaient venus en famille après le repas dominical se dégourdir les jambes et se rincer l’œil. Les pisse-copies de la presse à scandale cherchaient le scoop, avides d’immondices, en vain. Car ce n’était pas la canicule de Woodstock, les corps nus fandangant, derviches décadents sous l’azur, les shillums tournant au zénith de lèvres fardées en bouches velues… En guise de yoggi récitant des mantras, il n’y avait guère qu’Aguigui Mouna et ses blagues débiles ; le vin chaud et la bière avaient remplacé les pastèques juteuses quant aux filles, elles cachaient leurs seins nus sous d’énorme chandail à col roulé. La grande messe était à l’intérieur du grand teepee et le calumet de la paix réservé aux initiés. La gendarmerie de sa gracieuse majesté se contentait de canaliser la circulation et de diriger un flot continu de voitures venues de France. Les frenchies traversaient en masse la frontière pour acclamer leurs héros, c’était l’après midi des groupes français, l’affiche était exclusivement tricolore ! Alan Jack Civilization, Martin Circus, Triangle, We Free, Cruciferius, Indescriptible Chaos Rampant se succédèrent sous les sifflets, les applaudissements , l’indifférence, les encouragements, les huées d’environ quatre mille personnes attentives et critiques. Les musiciens d’Ame Son restaient silencieux scrutant leur futur public et leurs collègues à la peine. Ils avaient l’immense avantage d’être programmé en soirée en marge du show franchouillard. Ils pourraient tirer leur épingle du jeu en affirmant leur originalité même si jouer entre deux groupes britanniques s’avérait être un challenge autrement plus costaud. Les masques tombaient. Déception. Certains paralysés par le tract, se plantaient et étalaient la médiocrité de leur copie ; d’autres affirmaient leur puissance et confirmaient par de magnifiques envolées. Je passais de la curiosité à l’ennui, plus rarement à l’enthousiasme, quelquefois à la connivence. Dans la foule bigarée, je cherchais des visages amis mais je ne distinguais pas grand chose. La soirée était plutôt chiante, on a déserté. On a cherché un resto en ville pour décompresser et s’isoler. Les musiciens ont profité de leur lit, ont-ils dormi ? Moi, j’ai posé mon duvet sur la moquette comme dab. Je n’ai eu aucun problème à trouver le sommeil.

- Qui c’est celui là ? avait balancé l’imprésario d’Ame Son.

Marc m’avait taclé sèchement aux chevilles, limite carton jaune. Il voulait pas que je sorte mon baratin anar préfabriqué anti requin du Show Bizz.

- C’est Caddy, c’est notre roadie !

Lors d’un concert précédent à Strasbourg où Ame Son devait improviser sur un défilé de mode, l’infâme maquereau qui organisait cette performance avait déjà posé la question :

- Un poème est une personne nue. Les gens disent que je suis un poète. J’me la jouais à la Dylan, époque bénie Tambourine Man avec emphase et tremolo.

Le mec avait pas vraiment flashé sur mon délire.

- Quatre tickets resto pas cinq !!!

Le base-ball ou l’écriture automatique pour faire quoi ? Pour se faire rabrouer par un minet en Shetland qui vendait sa collection de prêt à porter ! J’ai pas pardonné , j’suis allé me fringuer dans les souks et les bazars du Tiers Monde via Marrakech Express, Srinagar house boat et Hérat magic bus…

Ce coup là, Pierre Lattès n’a pas appuyé sur le Bouton Rouge. La production a été républicaine ( je ne dirai pas royale) rajoutant deux couverts pour Marie et moi.

 

27/10/1969… comme un lundi

 

Le batteur-Chaman des Pretty Things fendait la foule endormie décochant de grands coups de pied dans les gisants. Il shootait, cognait déchirant ses bottines sur des corps inertes. La baguette plombée virevoltait dans sa main droite, martelant la cymbale qu’il tenait dans sa main gauche en fragile équilibre sur un pied argenté. Get up ! Wake up ! Danse macabre, répétitive, hypnotique, simple, laborieuse mais payante car Ils se levaient et tapaient dans leur main, surpris d’être encore un millier présents et la clameur montait de la foule qui s’applaudissait et le chapiteau revivait porté par une énergie neuve. Skip Alan pouvait remonter sur scène et retrouver les Jolies Choses. Il rejoignait dans la légende le premier batteur des Pretty Things, le déglingué Vivian Prince, vidé du groupe pour irresponsabilité chronique. Le Festival était relancé sans doute pas par le groupe le plus inventif du moment mais en tout cas par une des formations les plus respectées des véritables fans, des aficionados qui en ce lundi bruineux poursuivaient l’aventure jusqu’au bout de leur résistance physique.

 

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  les plus jolies choses du monde ne sont que des ombres. ( Charles Dickens)

 

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J’ai toujours eu un petit faible pour les Pretty Things. Dès mon adolescence j’avais punaisé dans ma chambre une photo d’eux extraite de Salut les copains. Ils posaient hargneux devant des poubelles. Un groupe d’irréguliers, de rebelles. Dick Taylor, premier bassiste des Stones, Phil May, les cheveux les plus longs de la scène rock, Vivian Prince, un phénomène à la Keith Moon, crasseux, incontrôlable, tellement ingérable que les autres seraient obligés de le remplacer par Alan Skipper, ancien accompagnateur de Donovan.

Patrick, Solo et Marc se régalaient. Deux titres des Pretty Things figuraient au répertoire des anciens Primitiv’s. Ils ont du les jouer au moins pendant trois ans de rallyes mondains en Clubs de vacances. Mods chantait Midnight to six men. On devait tous penser à lui en ce moment : le grand absent. Putain de trip ! dire que j’avais remplacé le chanteur des Primitiv’s au casino de la Roche sur Yon en chantant Tu perds ton temps de Ronnie Bird, l’adaptation française du don’t break me down des PT fringué comme Antoine avec treillis, chemise à fleurs et la phrase de Zimmerman bombée dans le dos… like a rolling stone ! J’avais affronté les injures et les crachas pour la cause du Pop, je méritais bien de savourer aujourd’hui la version originale, illuminé par une intense satisfaction égotique.

 

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Tu perds ton temps ! Mods, Caddy, Solo

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Les Pretty Things sont sortis sous les rappels et les vivas. Yes se préparait à prendre la suite avec son rock progressif virtuose, ses accélérations planantes et ses textes ésotériques. Le public se regroupait, d’autres spectateurs arrivaient pour la soirée ; pour Ame Son l’heure de vérité approchait. Ils succèderaient aux anglais d’ici cinquante minutes.

 

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@ suivre...